Toujours la tour

Au début, ça a été le Mont-Gaillard et c'étaient des chroniques

Chronique de comptoir en guise d'appel (novembre 2006)










Beaucoup de temps, ces temps-ci – pas de travail à Paris, on attend. Pareil à Rome, à Londres ? Alors, en attendant.


Je vais voir les tours s’effondrer le 26 novembre, Mont-Gaillard, Le Havre. Deux tours, étage par étage, kak kak kak, explosion après explosion – en chute libre, 9’’, aussi bien préparé que les jumelles. Ils disent « foudroyage : méthode de destruction par explosifs parfaitement adaptée aux tours de plus de quinze  étages, peu de vibration, pas de projection de gravats ». Travail de professionnel. Ça s’effondre depuis 2001, ça défoule : table rase / cité rase. On répond à la menace, on travaille, on casse.


Toutes ces tours d’habitation en moins. Après quoi ? On va tapisser au sol, tricoter du condo ? Pareil à Berlin, à Barcelone ?


Il y a de l’écho par ici, les bruits s’assourdissent, on a du mal à voir au-delà du périphérique. Alors, aller au-delà du périphérique, creuser ses petites tranchées, se chauffer pour la lutte : je ne vois que ça pour l’instant.


Il faut être lesbienne. Intellectuellement, j’entends. Le sexe, je ne sais pas. Mais intellectuellement. Kathy Acker, Christine Angot, Virginie Despentes, Avital Ronell – que de la brèche et de l’amour. Don Quichotte est une femme. Tension permanente, attention de tous les instants, rester sur la brèche. En attendant.


Avital Ronell dit craindre de devenir célèbre. On est dedans ou dehors, finie la classe moyenne, pas d’intermédiaire. Question de lumière – comment Nan Goldin attrape la lumière sur le visage de Christine Angot, comment Christine Angot tient la lumière de la scène avec Eric Estenoza. Question d’oreille, aussi. Avital Ronell parle d’oreille, Christine Angot parle d’oreille. Que ça porte.  Je me dis, creuser la tranchée + affûter l’oreille + tenir la lumière. Et aller au charbon.


Quand M. me dit, est-ce que tu es avec moi, je me sens seule, il y a des pages vides, il faut faire quelque chose, je dis, je suis avec toi, il y a de l’amour, il y a de la pensée, même si ça ne produit pas, même si ça tourne en rond, on finira par trouver.


Ça tourne aussi en rond à New-York ? Parce que si on est les seuls.

Dégeler, ça veut dire pour moi – pour parler de sexe finalement – aller du côté 1. de l'orgasme, 2. de la transe. De la dépense, et en finir avec l'ère glaciaire. Une décennie de free-party qui portent leurs fruits. G. me dit, j'apprends à m'énerver, c'est bien, ça sort bizarre parfois, mais ce n'est pas grave. Il aura fallu trente ans pour commencer à nous fâcher. Au pied du mur – au bord du trou – ne plus lâcher. Une chance aussi : pas de temps pour retourner notre veste, trop à la bourre pour ça.

Ca retourne ça casse, ça casse ça retourne.

 

1. Les jumelles sont nées en 1973

2. Je suis née en 1973

3. J’ai vu New-York étalée de nuit du haut du dernier étage

4. Les baby-boomers ont construit et détruit les tours

5. Les baby-boomers sont mes parents 


1 + 2 + 3 + 4 + 5 = Je le prends personnellement.







D’ailleurs, à partir de maintenant, je prends tout personnellement.

Dans les tripes. Au pied de la lettre.

 


Marche dans Istanbul le temps de répondre à la question, Faut-il défragmenter (février 2007)

 

Il aura fallu plusieurs marches pour rassembler sans défragmenter (car j’ai répondu non à la question, finalement), plusieurs sorties aux trajets potentiellement aléatoires, généralement entêtés (jusqu’à épuisement). A mesure que je me disperse dans la ville, les fragments se rassemblent d’eux-mêmes, je ralentis le pas – je peux rentrer sereine.


Sortie /1

 

On commence à écrire le jour où l’on comprend qu’on va crever, que ça commence à s’affaisser, qu’un jour même ça pourrait puer. Alors il n’est plus question de se prémunir de l’énergie, mais de la faire durer, de faire en sorte que la diminution du flux ne génère pas un éparpillement définitif.

Parce que défragmenter en un sens serait céder. Alors supporter la fragmentation, la maintenir coûte que coûte, au risque de la dinguerie.


Proposition /1

M. me dit, il y a la relance de l’histoire des bandes dessinées de Mahomet, les élections en France, la censure dans les expositions d’art contemporain, cette actualité-là, enfin tu sais mieux que moi.

Et je me dis que, non, je ne sais pas.

Que je ne comprends ni la censure, ni les caricatures, ni cette actualité-là. 

Que je me demande si c’est partie de la fragmentation de beaucoup de choses dans mon esprit.

Je remarque que beaucoup comprennent vite, savent mieux. Ça aide. Ça débroussaille. Ça permet de tirer les fils et de se dépêtrer. Merci.


Intérieur /1

Il y a peu, je me disais comment rester dedans – c'est que certains disent, rester dedans plutôt que passer son temps dehors, disperser son regard, illusion d’agripper les choses. Donc, plutôt retour sur soi – calme, silence et regard. Sauf qu’une fois dedans (plafond poutres apparentes, soupente, parquet et lit de bébé dans le coin), je ne vois pas comment. Je me dis qu’on ne parle pas de la même chose.

Ce n’est pas Là-bas d’Ackermann, l'attente de la révélation, du cadre ; c’est juste ici, coincée à tout réverbérer. Erreur de jugement, aspiration d’énergie – la dinguerie pointe son nez de fouine. 

Et puis, petit à petit, je me dis peut-être.








Sortie /2

Là, au bord de l'eau, les photographies de l'agence Magnum sur la Turquie continuent d’autres sorties. Proposent autant de percées. Je me dis, la photographie penche du côté de la mort et du fantasme, l’écriture de la vie et de la liaison. C'est un peu simplet, mais le texte, allié à la photographie me sauve un peu, équilibre le temps de continuer.


Annexe /1 aux sorties

Dans Istanbul, parfois Tokyo. A cause :

            - des fils électriques

            - des pommiers en fleur

            - des échoppes à enseignes modernes

            - des buildings en plastique

            - des terrains de foot sur route, sous pont, à côté patisserie


Proposition /2

Beaucoup de mort et de matière, tout de même, ces temps-ci. Cela n'aide pas – côté dinguerie, j'entends. Mike Kelley qui fouille l'inquiétante étrangeté, la confusion, la perte de soi ; Tom McCarthy qui remue la matière, brasse le laid, y enfonce les mains bien profond ; Lissa Lincoln et Charles Talcott qui détaillent minutieusement les têtes coupées en deux de Witkin, ses natures super mortes ; Elie During qui tourne autour de la hantise, parcourt l'espace du vertige et des rubans de Moebius… Je dis merci malgré tout, mais bon, je suis obligée de me demander un moment si c'est moi, s'il faut voir là un signe, si je le fais exprès.


Proposition /3

P. me dit Robert Walser, que Vie de poète l’a fait basculer dans la walsermania, que les brouillons minuscules écrits au crayon de bois, ça marche, ça tient. Je le crois sur parole, avant d’avoir le temps de le lire.









Sortie /3

A mesure que j’avance dans Istanbul, une fois de plus je comprends que je me suis fait avoir. Que je ne peux jamais éviter de me faire avoir. A Potosi quand il m’est rappelé que la richesse de l’Occident vient de l’argent du Cerro désormais cisaillé jusqu'à la moëlle ; quand il m’est évident qu’Istanbul, c’est plutôt Tokyo, Miami, que c’est aussi les Allemands, les Français, les Hongrois. Qu’au pied du Cerro, que sur Taksim, je suis au cœur de ce qu’est l’Europe. Et à chaque fois j’oublie, j’en viens à oublier. D’une manière ou d’une autre, d’autres frontières se reforment dans mon esprit qui disent un futur d’isolement et de fermeture, et non une histoire de percées et d’ouvertures d’espaces. Et j’ai un peu honte de devoir encore me répéter, me rappeler que c’est à la marge qu’on en sait le plus, qu’en plein cœur on se fait tellement plus facilement prendre au piège des fausses histoires.


Intérieur /2

D. me dit, il y a des relents de colonialisme, ça me pose un problème. Il y a des relents de sexisme, c'est violent. Partie des choses que je ne comprends pas : comment fait-on pour en avoir fini avec cela ?


Annexe 2/ en forme de conclusion un peu abrupte

Si la dinguerie n’est vraiment dinguerie que quand il y a blocage, l’essentiel est de rester en mouvement, de débloquer continûment. 

Débloquer donc, plutôt que défragmenter.









Quelque chose s'achève. L'année 1968 semble si loin. Mais ce qui s'éloigne alors n'est pas ce qui en 1968 était le plus nouveau. Ce qui s'éloigne, c'est l'imaginaire politique – parfois même l'imagerie politique – du XXe siècle qui lui avait servi d'habillage.
(Le temps des émeutes, Alain Bertho)

 

 

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